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LE LABYINTHE



           Avant notre départ pour la Bretagne, nous passâmes voir Sornier au Val-de-Grâce. Il allait mieux, pensait sortir pour le15 août, passer une dizaine de jours dans sa famille et finir sa convalescence à Ermenonville.
           Pendant que Georges allait interroger les chirurgiens, je le mis au courant des derniers évènements et il laissa éclater son indignation :
- Qu’est-ce que je vais le secouer, Eric, quand je vais le revoir. Il n’est pas encore venu, peut-être qu’il n’ose pas, il doit se douter de ce que je pense. Si j’avais été là-bas, ça ne se serait pas passé comme ça. Mais je suis cloué ici, enfermé dans cette chambre, inutile.
           Inutile ? Qui sait ? Il y a une autre façon d’être utile, mais je ne sais comment le dire à Jean- Philippe. Qu’il avait raison le jour où il m’avait taquinée sur mon ignorance ! Ce que les catholiques appellent « La communion des saints », cet espèce de système de vases communicants spirituels qui permet à chacun de puiser la force dont il a besoin dans la prière d’un autre, est-ce que cela existe pour les protestants ? Si oui, comment l’appellent-ils ? Les mots me manquent. Je risque :
- Vous pouvez, peut-être, faire plus pour Bardin, cloué sur votre lit, que si vous étiez au terrain.
           Ma phrase n’est guère explicite, alors j’ajoute avec un sourire interrogatif :
- … au milieu des abominations de Ninive ?
           Jean-Philippe a compris :
- Vous voulez dire que je suis ici comme Jonas dans le ventre de votre chère baleine ? Obligé à la méditation avant d’affronter le roi des Ninivites, et ayant tout le temps de réfléchir à ce que je vais lui dire quand nous nous reverrons ? C’est une idée, je vais y penser.
           Georges revint à ce moment-là et confirma les bonnes nouvelles : sortie autorisée le 14 août, à condition de continuer la rééducation du bras et de la main.
           En quittant Sornier, nous avons donc pris rendez-vous au terrain le 27 août.


4 septembre

           Mais le ciel, sous sa forme météorologique, en décida autrement. A partir du 30 juillet, les basses pressions s’installèrent sur l’Europe et prirent possession pour tout le mois d’août : nimbo- stratus en permanence et pluie sans discontinuer. Il y avait longtemps qu’on n’avait plus vu un été pareil en France, les journaux parlèrent de 1896… et planeurs et avions restèrent dans les hangars. La pluie ne cessa que le 3 septembre et le 4 un timide soleil fit son apparition, aussi décidâmes- nous d’aller aux nouvelles.
Nous n’étions pas les seuls à avoir eu cette idée car, si les aéronefs n’étaient pas sortis, les pilotes étaient nombreux au bar ou à l’atelier.
           Rougiet nous accueillit avec sa faconde coutumière :
- Vous revoilà, madame, alors le soleil va revenir. Quel mois d’août ! Jamais vu ça dans cette région depuis six ans que je suis sur ce terrain.
Vous savez ce qu’on a dit ? Que le chef-pilote, lui aussi, a fait un mois d’interdiction de vol et qu’on a tous été punis à cause de lui !
           Il rit, puis redevint sérieux :
- A propos de Bardin, vous êtes au courant ? Il quitte Ermenonville définitivement. Il s’est engueulé avec Lily comme jamais j’avais entendu, elle a dû dépasser les bornes, car il a cogné. Pour la première fois, il lui a tapé dessus ! Il aurait dû employer la manière forte cinq ans plus tôt, ça l’aurait peut-être calmée. Enfin, voilà où on est rendu.
           La nouvelle était d’importance et faisait aller bon train toutes les langues du terrain. Choulon résuma l’avis général : 
- Nous aurions préféré que ce soit elle qui parte, plutôt que lui. Bardin, sans Lily, ce n’était pas un mauvais type.
          Mais au fait, où était le principal intéressé ? Dans la salle des parachutes, indiqua Choulon, avec Rousselot, Joubert, Maréville et les autres membres du conseil d’administration des Alcyons, convoqués d’urgence par le président pour étudier la situation : la démission du chef-pilote achevait de désorganiser le vol à voile et le conseil devait décider si, d’ici le 19 septembre, date du départ de Bardin, on reprendrait les stages interrompus par la pluie, pour terminer les lâchers et les brevets C. Ne voyant ni n’entendant Lily, j’en conclus qu’elle était aussi à la séance du conseil.  
- Et que va faire Bardin en quittant Ermenonville ? Demanda Georges.
- Je ne sais pas très bien, il part faire un stage à la Montagne Noire, je crois, puis à Carcassonne.
           Ne comprenant pas quelle formation pourrait encore recevoir un chef-pilote qui avait toutes ses qualifications de moniteur et de testeur, nous cherchâmes Jean-Philippe pour éclaircir ce point. En passant de groupe en groupe, j’eus l’impression désagréable que les conversations s’arrêtaient à notre approche et changeaient leur cours.
           Nous avons fini par trouver Sornier, très entouré, dans le hangar et lui avons demandé un vol de contrôle car il y avait trente-cinq jours que nous n’avions plus touché un manche. Vite alors, car il devait rejoindre les autres avant la fin du conseil. Georges me laissa partir la première.
           En l’air, Jean-Philippe, répondit à mes questions : Eric avait enfin pris une décision concernant sa carrière, il voulait devenir instructeur dans les centres nationaux et plus seulement dans les aéro-clubs ; cela signifiait qu’il aurait comme élèves soit des pilotes déjà confirmés venus se perfectionner, soit même des élèves moniteurs. Il espérait bien être un jour instructeur voltige sur avions et planeurs. 
           C’était donc avant tout pour des raisons professionnelles qu’il quittait Ermenonville ?
           Laissant cette question sans réponse, Sornier attira mon attention sur la bille qui n’était pas parfaitement au milieu, aussi n’osai-je pas lui demander si Lily allait suivre Eric dans le sud et nous débarrasser de son encombrante personne. Des disputes entre Eric et Lily suivies de réconciliation, le terrain en avait tant vues !
           Le vol eut, comme toujours, son effet apaisant et atténua le choc que m’avait causé l’annonce du départ d’Eric. Après notre querelle de juillet, j’appréhendais certes de me retrouver en face de lui et son départ résolvait tous mes problèmes, mais n’appréhenderais-je pas encore plus un terrain si vide sans Eric ?
           Georges ne nous attendait pas en piste pour prendre ma place, ni devant l’essence, ni devant le hangar. Nous le trouvâmes à l’atelier en tête-à-tête avec Rougiet qui terminait sa phrase : 
- Il me manquera beaucoup, je l’aimais bien et qui sait par qui on va le remplacer ?
           A l’invitation de Jean-Philippe à prendre les commandes, Georges répondit négativement :
- A dire vrai, depuis que j’ai goûté à l’Ambassadeur, le 112 ne m’amuse plus. Le week-end prochain, nous irons à Saint-Cyr. Au printemps, bien entendu, nous reprendrons le vol à voile. Et ma femme, ça va ?
- Très bien. On croirait qu’elle a volé hier.
           Il n’avait jamais été question d’aller à Saint-Cyr le week-end suivant. D’où Georges sortait-il cette idée ?

Samedi 18 septembre
         
           Ce ne fut donc que la veille du départ d’Eric que nous revînmes à Ermenonville, au milieu de l’après-midi, Georges ayant traîné après le déjeuner dans une interminable partie de monopoly avec les enfants.
           Il faisait beau, mais aucun planeur n’était sorti. Par contre, les abords des pistes étaient noirs de monde, tous les pilotes le nez en l’air.
Le Stampe attendait d’être rentré et Maréville les yeux au ciel, le casque sous le bras, discutait avec Pierre Rousselot devant le bureau. Nous les avons rejoints, levé la tête nous aussi : à la verticale des pistes, l’Edelweiss faisait une superbe démonstration de voltige : boucles, tonneaux, retournements, renversements s’enchaînaient avec une grâce et une aisance que Rousselot et Maréville appréciaient en connaisseurs.
- Que se passe-t-il ? Demanda Georges.
- c’est Bardin qui fait ses adieux au terrain, répondit le président, il est en train de se surpasser, ses figures sont impeccables.
           Les évolutions se poursuivaient, le planeur descendait peu à peu. Un dernier passage vent arrière en survitesse à deux mètres du sol, une ressource, un retournement et le grand oiseau blanc se posait à quelques mètres de nous, juste devant le hangar. Je me suis mis à courir vers Eric, puis je me ressaisis, je ralentis le pas et me laissai dépasser par Rousselot et Maréville qui retiraient la verrière et félicitaient chaudement le pilote.
            Immobile sur son siège, ne défaisant pas sa ceinture, Eric, une lumière dans les yeux, semblait sortir d’un rêve. Il me regardait approcher avec une intensité brûlante qui transfigurait son visage. J’avais déjà vu une fois, une seule, un tel rayonnement de joie dans ses yeux : le jour de mon lâcher en planeur, en m’apprenant le mot clef des actions vitales, en prononçant

                                                CHRIST

Il avait eu ce même regard ardent, illuminé de l’intérieur.
           Je lui tendis la main et dis :
- Toutes mes félicitations, monsieur, c’était merveilleux. C’est la première fois que j’assiste à une séance de voltige en planeur, c’est encore plus beau qu’en avion.
           Je perçus à mes côtés un soupir de soulagement de Pierre Rousselot et Eric confia qu’il venait de passer là-haut, avec l’Edelweiss, un moment unique. Il s’extrayait du cockpit quand Georges aussi le félicita et lui serra la main, poliment.
           Rousselot donna quelques ordres :
- Tu ranges l’Edelweiss par derrière, Eric. Docteur, madame, pouvez-vous l’aider à rentrer son planeur ? Merci. On t’attend au bar, Eric, à tout de suite. Tu viens, Paul ? Il s’éloigna, entraînant Maréville.
           Georges avait pris son air le plus glacial ; il souleva l’aile pendant qu’Eric Bardin se dirigeait vers la queue. Je ne savais que faire, les deux hommes suffisaient pour glisser le planeur jusque derrière le hangar. Pour me donner une contenance, je me mis à l’autre aile, cela faciliterait toujours les virages autour des bâtiments.
           Il était temps de rentrer l’Edelweiss, quelques nuages venaient cacher le soleil. 
- Madame, posez votre plume, s’il vous plaît ; docteur lâchez la votre. Merci.
           Sans un mot, Georges optempéra et s’éloigna en hâte le long de l’atelier.
- Rentré ? dit Eric.
           Je pose l’aile et vérifie sa position par rapport au rail des fermetures des portes :
- Pas tout à fait.
           Il déplace la queue du planeur.
- Rentré, dis-je. Vous n’avez plus besoin de moi ?
           Je pars sans attendre la réponse, vers le nez de l’Edelweiss. Pour rejoindre Georges plus rapidement ? Ou pour fuir Eric sans prendre congé ?
           Je commence à enjamber les planeurs pour traverser le hangar en diagonale et rattraper mon mari qui déjà tourne à l’angle droit de l’atelier.
           Je n’en ai pas franchi trois que je m’aperçois de mon erreur : dans l’enchevêtrement des ailes posées que je saute, des ailes levées sous lesquelles je me glisse, et des fuselages à contourner, la ligne droite n’est pas le chemin le plus rapide.  Georges a pris la bonne direction : un hangar plein ne se traverse pas, on en fait le tour. Alors ? Revenir sur mes pas ?
           Ce serait me retrouver face à Eric qui n’a pas bougé, je le sais : je ne l’ai pas entendu prendre le parachute ni refermer le cockpit. Je sens sur ma nuque son regard brûlant, et les planeurs, complices du chef-pilote, étendent leurs ailes comme des bras pour m’empêcher d’avancer. Je me sens tirée en arrière.
           Dire au revoir à Eric. Quel mal y aurait-il à dire au revoir à Eric ? Il part pour ne plus jamais revenir sur ce terrain. Allons-nous nous quitter sans effacer notre querelle ? Sans un geste, une parole de paix et d’amitié ?
           Retourner vers Eric. Lui dire… quoi ? Cet élan qui m’a saisie tout à l’heure à son atterrissage, qui m’a projetée en avant vers lui… le gouffre des yeux noirs qui m’appellent… sans un mot, je vais tomber dans ses bras !
           Je lutte, je me débats contre moi, contre les planeurs hostiles qui me barrent la route. Non, je ne reviendrai pas vers Eric. Derrière moi, cet appel silencieux, rendu plus fort et plus désespéré par son silence même, je n’y répondrai pas, car la seule Parole qu’il attende de moi, elle ne se prononce pas. Sur la route qui mène vers le Christ, il doit marcher seul. Je ne dois être pour lui que transparence. Dans la vie d’Eric « il faut qu’Il grandisse et que je diminue », diminue jusqu’à disparaître, sinon je vais devenir obstacle. C’est vers le Christ, non vers moi, qu’Eric doit regarder.
           Le C.800 rouge, dans lequel nous avons passé tant d’heures ensemble, se dresse devant moi, infranchissable.
           Non, je ne veux pas me retourner, je ne jetterai pas un seul coup d’œil par-dessus mon épaule, je renfonce mes larmes, je trébuche, m’agrippe à l’empennage, me hausse sur la pointe des pieds et me coule par-dessus le fuselage du C.800. Je suis passée.
- Christ, je te donne Eric, brûlure de mon cœur. Cet au revoir que nous ne sommes pas dit, je te le donne ; ces baisers, ces caresses que nous n’avons pas  partagées, je te les donne. Je n’ai rien pris pour moi, je peux te donner Eric tout entier. Je suis allée jusqu’au bout de cet étrange chemin où Tu m’as conduite, Tu vois, je m’efface, je disparais, je n’existe plus pour lui. Cette place que je laisse vide, à Toi de la remplir, je te donne Eric, qu’il parvienne jusqu’à Toi.
           Un dernier effort, plus que deux planeurs à franchir pour sortir du labyrinthe.
           Le soleil a jailli tout à coup des nuages, je suis environnée de lumière. Les planeurs s’inclinent, s’effacent.

           Le lendemain matin, quand nous sommes arrivés sur le terrain, un attroupement entourait la 2 CV du chef-pilote qui agitait la main au milieu des exclamations et des mouchoirs levés. Le temps que Georges range la voiture, Eric démarrait et prenait le virage vers la nationale.
- Vous arrivez deux minutes trop tard, fit remarquer le président d’un ton sec, vous auriez quand même pu lui dire au revoir. 


  
Sinon le signe de Jonas

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Michèle LONGIS
  
Chapitre XIX