DECROCHAGE
Ce fut avec plaisir que je constatai, le week-end suivant, que j’avais déjà acquis quelques réflexes : mettre les cales, les retirer en me glissant le long de l’aile, faire le plein, contourner les avions par l’arrière, enfin, détail auquel le moniteur n’avait pas pensé, ne jamais rester derrière un avion dont le moteur tourne car le vent de l’hélice vient à bout des mises en plis les mieux laquées !
Nous avons eu droit à une séance au tableau noir pour faire connaissance avec les trois axes autour desquels tourne l’avion : axe de roulis, axe de tangage, axe de lacet, chacun d’eux étant en dépendance directe des gouvernes : ailerons, profondeur, direction qui déterminent inclinaison, pente, cadence. Je devenais savante.
J’appris à faire la « visite pré-vol » avant de m’asseoir dans l’avion, le « point-fixe » avant de rouler, et le plus important, sur le bord de la piste avant de décoller, les « actions-vitales ». Vitales, parce que la vie du pilote, et des passagers s’il y en a, en dépend. Défense de décoller sans les ultimes vérifications. Sornier pointa son doigt sur un carton collé au tableau de bord. Verticalement je lus : ACHEVER
A Atterrisseur
C Contact : 1 + 2
Commandes
Carburateur
Ceintures
H Huile
Hélice
Habitacle fermé
Heure de décollage
E Essence
V Volets
E Extérieur
Electricité
R Réglages : du compensateur (Tab)
de l’altimètre
Sornier me commenta une par une les vérifications. Jamais je n’avais eu autant de choses à assimiler en si peu de temps.
En l’air, je m’exerce : pente, cadence, inclinaison ; cadence, inclinaison, pente ; je m’amuse tout en m’appliquant et Sornier ne dit rien mais n’a pas l’air mécontent. Avec de la persévérance, je finirai bien par savoir piloter. Quinze heures environ pour voler seule. Les vacances approchent et comme Georges a finalement décidé, quinze jours avec des cousins en Espagne exceptés, de ne pas bouger de Droizelles et de passer le reste du mois d’Août sur le terrain, cela viendra vite. Déjà, avec le pont du 14 juillet, nous allons encore voler demain et après-demain, les minutes s’ajouteront aux minutes et les leçons aux leçons.
Mais le lendemain, lundi 13, un mauvaise surprise nous attend : Jean-Philippe Sornier n’est pas là. Un court moment de désappointement, puis un soupir de soulagement : Bardin va s’occuper de nous. Il a du reste l’air très au courant de notre progression :
- Sortez l’avion, faites la visite pré-vol et le point fixe, j’arrive.
Georges et moi avons pleine conscience de notre responsabilité ; c’est la première fois que nous touchons à l’avion sans moniteur auprès de nous. La visite pré-vol est faite avec le plus grand soin, j’aurais tourné plutôt trois fois autour de l’avion pour être sûre que tout va bien. Puis le point fixe ne décelant aucun bruit suspect, Georges peut aller chercher le chef-pilote. Celui-ci devait surveiller la mise en route d’une oreille attentive, car Georges fait à peine deux pas en direction du bureau que Bardin est déjà là, saute sur l’aile du Jodel, puis dans le cockpit ; ceinture bouclée et « roulez ».
Sur la bretelle, il a l’air de s’intéresser à tout sauf à ce que je fais : il surveille les planeurs, fait des commentaires sur les vols en cours et les commandes sont apparemment livrées à mes seules mains ; c’est donc en suivant une ligne serpentine que l’on aborde la piste.
« Actions vitales. » Grâce à l’ACHEVER accroché devant mes yeux, je crois que je n’ai rien oublié et c’est avec soulagement que je lui passe les commandes.
- Suivez-moi au décollage. Palier. Pente de montée. A vous, maintenez cette pente jusqu’à 800 mètres. C’est bien, mains ne vous crispez pas sur le manche, stabilisez votre avion, servez-vous du tab.
Ce fichu tab ! Je l’oublie toujours. Je réussis, en actionnant la manette, à stabiliser l’avion et j’attends. Pendant que je maintiens de mon mieux la pente, l’inclinaison, le capot sur l’horizon, le chef-pilote continue comme au sol, penché vers la droite, à commenter les vols des planeurs et la moisson qui commence dans les champs. Cette attitude, si différente de celle de mon moniteur habituel, me déconcerte un peu et je suis contente d’atteindre les 800 mètres. Je passe en palier.
- Vous n’avez pas encore fait de décrochage, je crois ?
La question me saisit. Décrochage ? L’avion qui perd sa vitesse, ne vole plus, brusquement s’abat et tombe ? J’en ai entendu parler un soir au bar, quand tout le monde se retrouve après les vols pour prendre un verre. Sornier, très brièvement, nous a expliqué de quoi il s’agit au tableau noir, mais je n’y avais prêté qu’une oreille distraite car je pensais que ce serait pour plus tard, bien plus tard, après le lâcher par exemple. Et voilà que, déjà, le moment est arrivé. Bardin me regarde en souriant :
- ça n’a rien de terrible, vous allez voir ; ne vous raidissez pas, suivez-moi aux commandes souplement. Je réduis les gaz, mettez le réchauffage carbu s’il vous plaît, et je tire doucement sur le manche.
Le moteur s’est tu, il ne tourne plus qu’au ralenti ; le capot monte sur l’horizon et inexorablement, Bardin continue à tirer sur le manche.
Je sens mon estomac se nouer, l’avion est dans une position anormale, il souffre et je souffre avec lui ; je me penche en avant sur mon siège autant que me le permet la ceinture et j’essaie de pousser subrepticement sur le manche pour remettre l’avion en vol horizontal. Mais le moniteur tient ferme les commandes, il n’y a rien à faire, c’est inéluctable, on va décrocher. Mon cœur bat, ma bouche est sèche.
- Appuyez-vous sur votre dossier, madame, et respirez. Nous ne risquons rien, voyons ! Regardez le badin, la vitesse diminue, diminue.
Je réalise que, pendant que je me cramponne pour me maîtriser, Eric Bardin n’a pas cessé de parler, d’une voix chaude, calme et apaisante, mais je n’ai rien suivi de ses explications.
- Voilà, nous y sommes, attention ! On décroche.
L’avion se met à vibrer et s’abat brutalement. Le capot qui, il y a une seconde, barrait tout l’horizon, s’enfonce et pique vers la terre. Je sens le moniteur accentuer le piqué, manche en avant, puis doucement ramener l’avion en vol horizontal et remettre les gaz. C’est fini. J’avale ma salive, je reprends mes esprits et j’entends à nouveau ce que dit Bardin :
- Alors ? Ce n’est pas si terrible que ça, voyons ?
- Un peu quand même, ai-je avoué honnêtement, j’ai eu peur avant le décrochage quand je ne savais pas ce qui allait se passer. Maintenant, ça va.
- Bien, on peut recommencer ?
- Oui, Monsieur.
- Avez-vous suivi mes explications ?
- A moitié seulement, une toute petite moitié.
- Donc, je recommence, écoutez-moi bien, après ce sera à vous.
Mon émoi surmonté, je ne perds pas un mot, cette fois, des paroles de mon moniteur. Je surveille le badin, la vitesse qui chute. Un coup d’œil sur l’altimètre : 800 mètres juste. N’oublions pas le vario, évidemment négatif : malgré sa position cabrée, l’avion ne monte pas, il s’enfonce. Manche en arrière, en arrière, attention ! L’avion vibre. On bascule, on pique ; manche en avant immédiatement, puis une ressource souple et douce pour revenir en vol horizontal. Le chef-pilote stabilise l’avion, remet les gaz, tout va bien. L’altimètre marque 650.
- On perd environ 100 à 200 mètres dans un décrochage avec ce Jodel, dit-il ; c’est pour cela qu’il faut monter haut ; le danger, c’est le sol. Vous imaginez ce qui se passe si vous décrochez à 50 mètres. A 300 mètres, avec des réflexes rapides, vous vous en sortez, à 1000 mètres vous pouvez décrocher deux ou trois fois en toute sécurité. A vous maintenant, et surtout n’oubliez pas : manche en avant tout de suite.
Avec un mélange d’appréhension et de curiosité, je m’empare des commandes. De toute façon, ferais-je la pire des bêtises, le moniteur est là pour veiller au grain.
Réduire, ne pas oublier le réchauffage du carburateur, mettre le capot sur l’horizon, tirer sur le manche, encore, encore. L’attente du décrochage me paraît une éternité : « ô temps, suspend ton vol » et l’avion aussi. La vitesse tombe à 95…90 km/h, l’avion s’enfonce, vibre, pique. Je pousse le manche en avant, la vitesse augmente. A 120 km/h, ressource, remise des gaz, et je risque un petit sourire, interrogatif et soulagé, vers Bardin.
- Bien. Ça suffit pour aujourd’hui, on rentre.
Cap sur le clocher de l’église de Montagny, vol rectiligne horizontal si possible ; profitant de la ligne droite, il cherche à me montrer comment on « bat des ailes », avec le manche alternativement à droite, à gauche, et conjugaison du palonnier avec les pieds pour contrer le lacet induit.
J’essaie mais le capot se balade dans tous les sens. Le chef-pilote n’insiste pas : il devine qu’il n’y a plus grand-chose à tirer de moi après les émotions du décrochage. Il reprend les commandes et ramène l’avion au terrain.
Au tour de Georges. Quand il revient, il est ravi : les exercices du décrochage l’on amusé et rassuré :
- C’est une bonne chose de changer de moniteur de temps en temps, me confie t-il. Pour la première fois, j’ai eu l’impression de piloter vraiment, Bardin ne dit rien et laisse faire, un moment j’ai complètement oublié qu’il était là, je me suis cru seul. C’est un sport merveilleux.
Devant mon silence qui contraste fort avec mon exubérance habituelle quand je redescends d’avion, Georges s’inquiète :
- Le décrochage t’a un peu sonné, Ariane, ma chérie ? Il y a quelque chose qui ne va pas ?
- Je ne suis pas contente de moi. Ravie de mon vol, mais pas de mes réactions. Je ne suis pas arrivée à maîtriser mon appréhension au décrochage, j’ai eu peur et ça s’est vu. Bardin n’a rien dit mais il n’en pense sûrement pas moins. Ensuite, je n’ai jamais pu faire un battement d’aile correct, le capot partait dans tous les sens, un désastre.
Georges m’embrasse et rit. Il appelle le chef-pilote qui, à quelques pas de nous, surveille la rentrée des planeurs :
- Monsieur, accepteriez vous de prendre un verre au bar avec nous, à la fois pour vous remercier et remonter le moral de ma femme ?
Bardin acquiesce et nous rejoint bientôt. Il me regarde d’un air mi-amusé, mi-désolé :
- Je vous ai un peu secouée aujourd’hui, madame, mais il le faut bien ; d’une part pour vous, car vous devez arriver à maîtriser à la fois l’avion en décrochage et vos réflexes de peur en situation anormale ; d’autre part pour moi, car c’est un excellent exercice pour juger de la valeur d’un élève- pilote. J’en ai plus appris sur vous en une demi-heure de décrochage qu’en trois heures de palabre avec Sornier. Un jour, je vous lâcherai ; il faut que je sache à l’avance quelles pourront être votre réaction seule à bord.
Sa dernière phrase me surprend :
- Je croyais que c’était Monsieur Sornier qui déciderait du jour de notre lâcher ?
- Non. Jean Philippe n’est encore que moniteur adjoint, il n’a que 250 heures de vol et sort juste de Challes, l’école des moniteurs. C’est moi qui suis responsable de votre instruction à travers lui, c’est moi qui vous lâcherai l’un et l’autre, quand il vous jugera prêts. Jean-philippe est encore jeune, mais sérieux et bien parti.
C’est au tour de Georges de s’étonner :
- Sornier est plus jeune que vous ? Nous vous pensions du même âge.
- Jean-Philippe a vingt quatre ans, moi j’entre bientôt dans ma trentième année. Et vous, madame ?
- Je viens d’atteindre mon tiers de siècle.
- je me disais bien que nous avions le même âge, à peu de chose près, conclut Bardin.
Pourquoi ai-je triché ? Il y a deux ans que je l’ai dépassé, mon tiers de siècle. Galamment, Georges n’a pas bronché. Ce n’est pas bien méchant, juste un peu stupide de ma part, car ma date de naissance s’étale sur tous les papiers, fournis pour notre inscription, qui sont entre les mains du chef-pilote. Tant pis pour moi, ça m’apprendra à me rajeunir. J’enchaîne rapidement :
- Vous devez avoir une belle opinion de mes capacités de pilote après la séance d’aujourd’hui ; je ne suis pas près d’être lâchée.
Bardin a l’air étonné :
- Pourquoi ? dit-il
- Parce que j’ai eu diablement peur, ne me dîtes pas que vous ne vous en êtes pas aperçu !
- Et alors ? C’est normal que vous ayez eu peur à votre premier décrochage. L’important, c’est que vous n’ayez pas perdu votre sang-froid. Un pilote a le droit d’avoir peur, mais jamais de paniquer, car alors il fait des bêtises. Ayez peur tant que vous voudrez, mais gardez toujours la maîtrise de vos réflexes et de votre avion.
Observant que mon sourire est encore un peu dubitatif et contracté, Bardin cherche à me rendre confiance en moi. Sa voix devient persuasive :
- Je vais vous faire une confidence de moniteur : je me méfie d’un élève qui n’a pas peur, cela arrive quelquefois avec les tout jeunes, vers dix-huit ans on ne mesure pas le danger : l’aviation les passionne, ils sont heureux aux commandes et ils font des imprudences. Un vrai pilote sait évaluer le danger. Il y a un dicton chez nous : les vieux pilotes sont toujours prudents car les imprudents ne deviennent jamais de vieux pilotes.
La phrase plaît à Georges qui la répète. Bardin continue :
- A votre avis, madame, quel est le moment le plus dangereux de la vie d’un pilote ?
- Le décollage ? L’atterrissage ? Lancé-je au hasard.
- Négatif ; c’est le moment où il monte dans sa voiture pour rentrer chez lui.
Je ris, je me détends peu à peu. Il s’en aperçoit et enchaîne :
- Du reste, si vous n’êtes pas contente de ce vol, cela n’a pas beaucoup d’importance ; ce qui compte, c’est mon opinion, pas la vôtre. Quand je vous ai passé les commandes, vous avez bien suivi mes indications et surtout vous m’avez fait une ressource très souple, ce qui est un point très important dans le décrochage, n’est-ce pas, Docteur ?
- la première fois, on est surpris, se défend Georges, mais mon deuxième décrochage, ma deuxième ressource ?
- Etaient corrects, concède Eric Bardin en souriant, vous êtes en bonne voie tous les deux.
Les paroles encourageantes du chef-pilote avaient effacé mes appréhensions, aussi le lendemain, 14 juillet, fut-ce tout joyeusement que je partis en altitude avec Jean-Philippe Sornier pour d’autres décrochages. Mais la poigne militaire de mon moniteur habituel mit mon estomac à rude épreuve, car l’avion fut cabré plus vigoureusement, et le plongeon beaucoup plus sec.
Je dus resserrer ma ceinture pour rester collée à mon siège. Je remerciai mentalement Bardin de la douceur de mon premier décrochage.
En descendant de l’avion, près du hangar, j’entendis des éclats de voix inhabituels : on s’attrapait ferme derrière les portes entr’ouvertes et une femme que je ne voyais pas criait dans les tons aigus avec un accent des plus vulgaires :
- Foutez-moi, le camp, les mômes, pas le droit de toucher aux avions !
A ma grande stupéfaction, ce fut la voix de Georges qui répondit, sèche et sans réplique :
- Ces enfants sont à moi, madame, sous ma responsabilité, et ils ne touchaient à rien.
- Ah bon ! reprit la femme un ton en dessous, mais vous savez que le hangar est interdit aux gosses, et c’est défendu de fumer.
- Ma pipe est éteinte comme vous pouvez le voir, répliqua Georges.
Surgit, entre deux portes, une femme blonde, petite et mince, d’une quarantaine d’années, avec de longs cheveux en désordre sur les épaules, qui se dirigea rapidement vers le bureau du chef-pilote.
- Qui est-ce ? Demandai-je à Sornier.
- Madame Rousselot, la femme du président du club de vol à voile, dite Lily, vous ne la connaissez pas encore ?
- Non, c’est la première fois que je la vois.
Et je n’ai pas du tout envie de faire sa connaissance. Georges vint vers nous suivi des deux aînés, et j’entendis Ludovic dire à Bernard :
- Je la retiens celle-là ! »
Pendant que l’avion rouge et blanc, ayant changé de pilote, s’envolait à nouveau, je réalisai soudain que, Madame Roulard la cantinière exceptée, c’était la première femme que je rencontrais sur ce terrain.
J’étais entrée sans m’en apercevoir dans un monde essentiellement masculin et il avait fallu cette voix de mégère pour que je m’en rende compte.
Cela expliquait peut-être les soins et l’amabilité dont je me sentais entourée depuis que j’avais mis le pied sur cet aérodrome.
Le soir, pendant le dîner, nous avons tiré, Georges et moi, la conclusion de nos expériences du week-end :
Pour avancer dans l’art du pilotage, il n’y a qu’une seule méthode, quel que soit le moniteur, voler, voler, et encore voler !