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ADIEU
                                                         

           Amboise 15 km. Georges roulait moins vite sur une route moins large. Le temps s’améliorait à chaque tour de roue, tant mieux, cela m’aiderait, car je craignais le cimetière et la tombe, cette confrontation directe avec la mort d’Eric.
           Il ne me restait plus que quelques minutes. Je revivais en souvenir ses derniers jours à Ermenonville où, dans la confusion causée par son départ, nous n’avions pas eu une seconde seuls ensemble pour nous expliquer, nous pardonner. Il était parti sans même un au revoir !

- Non, Ariane, mon amour, tu te trompes. Mon au revoir, j’ai eu tout le temps de te le dire. Mes adieux au terrain, la séance de voltige dans l’Edelweiss, c’était pour toi.
           Ce que je ne t’ai jamais dit, ces « mots tendres et fous » que je n’ai jamais prononcés, je les ai mis dans ce dernier vol ; la joie, l’ivresse que donne la maîtrise du planeur que l’on plie à sa volonté, dans un enchaînement de figures que j’ai voulues souples, harmonieuses, c’était pour toi. Ton image ne m’a pas quitté pendant cette danse aérienne que j’aurais aimée parfaite. Je crois que, de ma vie de pilote, je n’ai jamais été si maître de l’air que ce jour-là, une plénitude, une allégresse, l’état de grâce, Pentecôte. Tu étais avec moi pendant ce vol merveilleux et le Christ aussi m’accompagnait.
           Mais tu n’étais pas arrivée quand j’ai décollé et cette voltige que je te dédiais, je croyais que tu ne la voyais pas.
           A l’atterrissage, imagine mon bonheur, le premier visage aperçu, le seul, c’était toi ! Après cette longue absence… toi ? Devant moi !
           Mais l’Edelweiss à peine rentré, tu es partie sans que nous puissions échanger une parole. Je t’ai regardée t’éloigner, pétrifié, toute ma vie réfugiée dans mes yeux. Je t’ai appelée silencieusement de toute la force de mon amour. Je partirais sans ton pardon ? Le souvenir que tu garderais de moi serait celui de nos querelles ? Ariane, reviens vers moi ! Que je t’explique, que je te dise enfin…
           Non, ne te retourne pas, ne me regarde pas. Sinon mon cœur éclaterait et cet amour que je me suis promis de taire, que tu dois ignorer pour toujours, il jaillirait de tout mon être.
           Va-t-en au contraire, Ariane, continue ta marche hésitante au milieu des planeurs. Eurydice qui renverse les rôles, en ne te retournant pas, tu entraînes derrière toi Orphée loin des enfers.
           Sur le chemin où tu marches, où je m’aventure à ta suite à la recherche de ce DIEU auquel je ne crois pas, il ne faut pas regarder en arrière ; si je pars, si je te quitte, Ariane, si je me sépare de toi, n’est-ce pas pour mieux te retrouver ? Ma sœur éternelle dans le CHRIST, si j’arrive jusqu’à Lui.
           Au  moment où tu contournes le dernier planeur, cet embrasement soudain de soleil autour de toi, Ariane dans la lumière !
           Ce coup en plein cœur. Joie !
           Puis ce déferlement d’allégresse, ce tourbillon de feu,
           Cet éblouissement de lumière jusqu’à la racine de mon être.
           Je me lève, me voici,
           Je marche avec toi vers ton CHRIST d’espérance et de joie.

           Nous venions de passer Amboise et de traverser la Loire. Pour trouver le village des Bardin, les indications de Rousselot étaient claires.
           Comme nous approchions du Cher, un arc-en-ciel illumina l’horizon et la route fut inondée de soleil. Nous sommes arrivés à l’église juste au début de la messe, qui me sembla durer le temps d’un éclair, messe non de deuil mais de transfiguration et le visage d’Eric scintillait dans les vitraux, irradié de bonheur.
           Au cimetière, à notre surprise, ce fut une symphonie de couleurs qui nous accueillit. La tombe disparaissait sous un amoncellement de fleurs, les vélivoles avaient comblé leur chef-pilote. Toutes les teintes de l’automne étaient rassemblées, cascade d’ors et de rouges, de bleus profonds et de verts tendres, toutes les couleurs qui brillaient là-haut se répandaient sur cette tombe.
           Ici, sous la terre, tué par la mort, gisait tout ce qui, en Eric, était dur, méchant, amer, ses rages froides, ses colères, son orgueil et sa susceptibilité, sa violence, le Minotaure définitivement anéanti.
           Demeuraient pour l’éternité sa joie de vivre et sa gaieté, sa vigilance pour ses élèves, son dynamisme et ce dépassement de lui-même dont il avait été capable : la tendresse, l’amour gratuit dont il m’avait entourée.
           Ne devais-je pas, moi aussi, enfouir dans cette tombe mon propre Minotaure ? Cette amertume qui m’envahissait en me souvenant combien Georges m’avait peu aidée quand j’avais eu besoin de lui ; comment, d’une certaine façon, il avait trahi la confiance que je lui avais faite ; cette rancune contre lui de m’avoir volé les derniers instants d’Eric au terrain. Pour suivre le Christ jusqu’au bout de cette aventure qu’est la vie, ne me fallait-il pas « pardonner à ceux qui m’ont offensée », à ceux qui m’ont fait du mal, pardonner à Lily, pardonner à Georges ? Ne me fallait-il pas accepter d’entrer dans cette nouvelle vie que Georges m’avait proposée, accepter d’inventer avec lui une autre façon d’être ensemble ?
           Pour que rien ne puisse ternir le souvenir d’Eric, de cette merveilleuse, triste et tendre histoire d’amour entre lui et moi, pour que je sois pour lui, dans l’éternité, « Ariane, dans la lumière », il me fallait chasser toute ombre de mon cœur, et déposer à mon tour sur sa tombe le bouquet des plus beaux souvenirs :
           Les petits myosotis : mon premier décrochage, le cu-nimbe sur le terrain, mon lâcher en Jodel, le jour de mon voyage.
           Les tulipes : la préparation du voyage tous les deux penchés sur la carte, le pansement de son estafilade, sa main qui me soutient pour entrer dans le C.800, la joie de lâcher mon moniteur sur l’Ambassadeur,
           Les grands lys de la Pentecôte : les trois heures en C.800 le dimanche, et les clefs perdues le lundi soir,
           Toutes les roses du mois de juin : nos vols en C.800 « échangerai volontiers leçons de vol à voile contre leçons de métaphysique ».
           Et puis l’orchidée de mon lâcher en planeur, cette lumière dans ses yeux quand il a prononcé « CHRIST ».
           Eric, si un moment j’ai pu t’entraîner vers le Christ, maintenant c’est toi, au-delà de la mort, qui m’entraîne vers un plus haut amour.

          Je me penchai sur l’amoncellement de fleurs, dégageai la couronne qui portait sur le ruban « Pierre et Liliane Rousselot », la posai bien en vue, au premier plan, et Georges prit les photos qu’avait demandées le président des Alcyons.
           Quand il eut fini, je posai ma tête sur son épaule :
- Georges, je te le promets, un jour… plus tard… je te dirai ce qui s’est passé le dimanche de Pentecôte.

           Ce fut alors que je m’aperçus qu’enterré auprès de sa grand-mère, Eric le mécréant, qui s’affichait autrefois si violemment comme tel, reposait à l’ombre de la croix qui ornait la tombe de cette douce aïeule « la seule personne au monde qui m’ait jamais aimé ».

           Mes yeux se remplirent de larmes et mon cœur de tendresse :
« Non pas la seule, Eric, mon frère bien-aimé, non pas la seule »

           Levant la tête vers l’arc-en-ciel, je vis, juste à la verticale du cimetière, un planeur qui spiralait. Il montait, montait, comme aspiré par un cumulus de beau temps, flocon blanc qui fondait au soleil.
           Le nuage devenait translucide, passait devant le disque incandescent qu’il tamisait, et le planeur, là-haut, à contre-jour, parut s’immobiliser.
Une minute………..l’Eternité.
Puis il disparut dans l’éclat du soleil.




Eric, dans la lumière éternelle.



Adieu
Ariane mon amour à jamais

A DIEU !













Auteur: Michèle LONGIS
             http://michelelongis.com
             SGDL : 2009.02.0213
                     Version du 03 07 2009



  
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Chapitre XXV