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LA 2 CV



Octobre
            Le terrain prit son rythme d’hiver : les planeurs, ailes repliées le long du fuselage, sagement alignés dans le hangar, allaient dormir jusqu’au printemps. Le contrôleur de Véritas allait passer, regarder chaque aéronef et Rougiet pourrait établir son planning pour que tous soient en état de vol en mars quand le terrain retrouverait son animation. Pendant cinq mois, on ne verrait plus les pilotes de l’aéro-club et le Jodel aurait toute la largeur de la piste pour lui seul. La cantine fermait, le bar bouclerait un peu plus tard. Jusqu’en décembre le chef-pilote viendrait encore enfin de semaine mettre à jour les carnets de vol des pilotes.
           Jean-philippe Sornier gardait ses habitudes, militaire en semaine, moniteur en week-end, si la météo permettait de sortir l’avion. Il nous avait dit qu’il voulait voir les épreuves du premier degré terminées avant le 15 octobre, les vols après cette date devenant aléatoires. L’absence des planeurs nous permit d’exécuter les exercices préparatoires sur le terrain même, ce qui facilitait l’entraînement.
           J’avais compris le mécanisme de la descente de six cents mètres, moteur réduit, et je réussis cette épreuve du premier coup. J’eus plus de mal avec les virages en huit : les deux premiers étaient impeccables, ça se gâtait au troisième, les quatrième et cinquième étaient franchement mauvais, la plume du baromètre enregistreur traçait un trait sinusoïdal du plus fâcheux effet.
Je dus m’y reprendre à trois fois, mais enfin j’en vins à bout. Par contre, le test de pilotage, fouillé par Bardin dans les moindres détails, je le passai avec succès.
           Ce fut la théorie, pourtant élémentaire, qui me posa le plus de problèmes, notamment pour la météo : à part le cumulo-nimbus inoubliable, je confondais tous les nuages, alto-cumulus et strato-cumulus, cirro-stratus et nimbo-stratus. Le chef-pilote fit preuve d’indulgence sur la promesse d’une étude serrée de la météo pendant l’hiver car, il tenait à m’en prévenir, l’examen de théorie du second degré serait très difficile, il exigerait que tout soit parfaitement su et assimilé. Pour le premier degré, après tout, c’était le pilotage qui comptait. Il signa donc nos deux licences élémentaires.
           Sornier eût une idée : je n’étais pas la seule de ses élèves à mélanger cirrus et stratus, front chaud et front froid, ainsi que le sens de rotation du vent autour des anticyclones et des dépressions. Or, il y avait, au ministère, dans les archives du service de la formation aéronautique, de fort beaux films sur les nuages. L’aéro-club pourrait s’en faire prêter pour une soirée. On rassemblerait les pilotes en instance du premier degré – et même les autres, une révision de météo n’a jamais fait de mal à personne – on projetterait les films et le moniteur répondrait aux questions.
           Nous lui avons proposé que cela se passe chez nous, soit à Paris, soit à Droizelles, selon que les pilotes parisiens seraient plus ou moins nombreux que ceux de la région. Le président de l’aéro-club moteur, monsieur Varnier, prêta fort aimablement le matériel de projection sont son fils Bertrand proposa de s’occuper. Après maints coups de téléphone et palabres, on s’orientait vers Paris et le premier samedi de novembre. Ne serait-il pas bienséant d’inviter le chef-pilote et le président du club des Alcyons ? Monsieur Varnier, consulté, approuva l’idée de convier Bardin mais, pour Rousselot, il objecta que lui-même ne viendrait pas, que ce n’était pas un dîner officiel de l’aéro-club, enfin… qu’il faudrait aussi inviter sa femme.
Non, il conseillait de maintenir ce dîner dans le seul cadre du vol moteur, les nouveaux brevetés, ou en passe de l’être, entourés des pilotes plus anciens et de leurs deux moniteurs. Ainsi fut fait.
           Eric Bardin, que Jean-Philippe avait sondé, semblait plutôt favorable et répondit que, s’il était libre, il viendrait.
           J’ai donc envoyé mes cartons d’invitation. On serait une quinzaine en tout, les femmes des pilotes ayant été conviées.

           Ce fut par le plus grand des hasards que j’entendis une conversation qui ne m’était pas destinée. J’étais tout bonnement aux toilettes, sous l’escalier montant au bar, quand je dressai l’oreille, on venait de prononcer mon nom. Je reconnus Rougiet à son accent, mais qui était l’autre ? De toute évidence un pilote de l’aéro-club.
- Si Bardin vient à ce dîner chez les Engelvin, ce sera un miracle.
- C’est vrai, reconnut le chef mécanicien, il s’intéresse beaucoup plus à l’aéro-club qu’autrefois.
- C’est dû à qui, à votre avis ? Au docteur ou à madame Engelvin ?
- Qu’est-ce que vous en pensez ?
- La même chose que vous.
           Les deux hommes éclatèrent de rire ; je reconnus le pilote, c’était Choulon qui ajoutait : « Sacré Bardin ! ».
- Oh ! Oh ! N’allez pas trop vite, cette fois-ci il à affaire à rude partie. Je ne le donne pas gagnant.
- A dix contre un ? Pariait Choulon.
           Les voix s’éloignaient tandis qu’ils montaient l’escalier.
- De toute façon, c’est même pas sûr qu’il y vienne, à votre dîner, je ne pense qu’elle le laisse aller.
           La porte du bar se referma et je sortis rapidement ; j’étais furieuse. Et si c’était Georges qui avait surpris cette conversation ? Comment aurait-il réagi d’entendre parier ainsi sur la vertu de sa femme. Une colère sourde gronda en moi. Il fallait faire quelque chose, mais quoi ?
           En parler à Georges. Non, ne pas en parler à Georges. Cela lui ferait de la peine inutilement. Je saurai bien mettre un terme toute seule aux ragots du terrain. Comment ?
           Les racontars avaient dû atteindre d’autres oreilles que les miennes car, le samedi suivant, me croisant devant le hangar sans presque s’arrêter, le chef pilote s’excusa brièvement : il n’était pas libre le 6 novembre. Qu’à cela ne tienne, on pouvait remettre au vendredi 5 ou à toute autre date de son choix. Non, il était désolé, il ne pouvait pas venir.

Novembre

           Les réactions des pilotes de l’aéro-club à l’absence de Bardin au dîner météo s’échelonnèrent de l’indignation :
- Il n’y a rien à faire, on ne peut pas compter sur ce type-là,
 À la raillerie.
- Il n’a pas obtenu la permission de venir.

           Puis on passa aux choses sérieuses. Les films étaient intéressants, les images fort belles et les explications de Jean-Philippe clarifièrent nos idées plutôt…nébuleuses, c’était le mot qui convenait.   
           Au moment de se séparer, quelqu’un demanda s’il ne fallait pas marquer, le coup, d’une manière ou d’une autres, vis-à-vis du chef-pilote ; c’était quand même un camouflet pour le club moteur.
           Sornier nous mit en garde : Bardin était susceptible, très chatouilleux sur ses prérogatives et nous avions tous besoin de lui. Georges demanda pourquoi, s’il était tellement imbu de sa jeune autorité, il se soumettait si facilement à une autre, et quelle autre ! Sur ce point précis, notre moniteur était d’accord avec Georges ; Lily, c’était le seul sujet qui ombrageait son amitié avec Eric. Il fut décidé d’écrire.
           J’avais été plus ulcérée que je ne voulais le reconnaître par la conversation que j’avais surprise au bar, et de savoir que c’était sur l’injonction de Lily que Bardin n’était pas venu n’arrangeait rien. Il me fournissait un excellent prétexte pour prendre mes distances avec éclat et mettre ainsi fin aux insinuations malveillantes. Peut-être aussi cela tranquilliserait-il mon mari ?
           Nous nous mîmes donc au travail : rédigée par Georges pour la forme et par mon ressentiment pour le fond, malgré la parfaite courtoisie des termes, la lettre fut sévère.

                                        Monsieur,

                                        Croyez bien que nous avons tous beaucoup regretté votre absence, l’autre soir, au dîner qui réunissait les pilotes d’avion de votre terrain.
                                         Ce n’est pas seulement le « moniteur qui sait tout » dont les explications, souvent brillantes, nous ont manqué. C’est aussi celui qui porte la responsabilité de la bonne entente des diverses activités aéronautiques d’Ermenonville et qui devrait être un trait d’union entre nous.
                                         Cinq mille heures de vol et une compétence professionnelle que nous nous plaisons tous à reconnaître, ne remplacent pas des qualités de cœur indispensables au fonctionnement harmonieux des rapports humains, plus délicat que le maniement des avions et des planeurs.
                                         Recevez, Monsieur, notre souvenir toujours amical.
                                          
                                                              Georges et Ariane Engelvin.
   

           La réponse fut brève et cinglante, dénotant une de ces colères froides dont Bardin avait le secret.

                                         Madame, Monsieur,

                                         Sur ce terrain, je ne relève que du président du club de vol à voile et je n’accepte de critiques, si élégamment formulées soient-elles, que de lui seul.
                                         Il n’est pas sûr que votre présence à Ermenonville contribue à la bonne entente entre votre aéro-club et le vol à voile.
                                         Apprenez d’abord le maniement correct de votre avion, de cela je suis seul juge, avant de vous occuper de l’harmonie des rapports humains.
                                         Recevez, Madame, Monsieur, mes salutations distinguées.

                                                                      Eric Bardin

P.S. Il existe 530 aéro-clubs moteurs en France, dont 94 en région parisienne.

           Georges posa la lettre du chef-pilote et me regarda longuement :
- Ma chérie, je n’ai pas osé te reparler de cela depuis le mois de septembre. Dans ton problème sentimental, je ne peux pas grand-chose pour t’aider, sinon te dire que je t’aime et que j’ai confiance en toi.
           J’espère qu’il ne s’agit que d’un emballement passager. Lorsque tu connaîtras mieux Bardin, tu t’apercevras par toi-même qu’à part ses qualités professionnelles certaines et un charme physique indéniable, il n’y a pas grand-chose de profond à tirer de cet homme-là. Néanmoins, si tu penses qu’il vaut mieux saisir la balle au bond et aller voler dans un des « 94 aéro-clubs de la région parisienne » comme nous y sommes si cordialement invités, c’est facile.
           Je tranquillisai Georges : depuis que j’avais appris les liens qui l’unissaient à Lily, Bardin avait beaucoup baissé dans mon estime. Ce serait dommage de quitter un terrain si proche de Droizelles et de perdre un moniteur tel que Sornier. Enfin, ne serai-ce pas accorder trop d’importance aux racontars ?
           Mais si je pense avoir atteint mon but : me brouiller avec Bardin pour faire taire les langues et rassurer Georges sur mes sentiments, je me sens triste de cette querelle stupide. Pour un dîner ! Pour un dîner ou pour Lily ? Si Eric n’est pas venu, c’est sûrement à cause d’elle, Rougiet avait raison : 
- Je ne pense pas qu’elle le laisse aller, avait-il annoncé.
Il connaît bien son monde : Bardin aime Lily et ne la contrariera jamais. Il faut que je me mette cela dans la tête : Eric aime Lily, Eric aime Lily.
           Et moi, Ariane ?
           J’aime Georges et je dois reconnaître que j’aime aussi Eric. Toujours le même mot, et pourtant ce n’est pas la même chose. Georges et les enfants sont tout mon amour, toute ma vie. Le lien qui m’unit à eux est plus fort que mon attirance vers cet homme.
           Eric, qu’est-il au juste pour moi ? Une passion ? Un rêve ? Il est trop réel, trop vivant, trop présent pour être un rêve. Une passion alors ?
           Je souris à ce grand mot : voilà, c’est assez rassurant après tout. On sait que cela ne dure jamais longtemps : elle passe, la passion…
           Mais la Passion, es-tu sûre que cela ne signifie pas autre chose ?      
           Je repousse avec force cette association d’idées, la Passion, elle n’a rien à voir dans ma vie. C’était son affaire à Lui, Jésus, une histoire vieille de deux mille ans qui s’est passée au bout du monde, à Jérusalem. En quoi me concernerait-elle ? Je ne veux pas recommencer cette étrange médiation de l’autre jour au bord du lac. Pourquoi faut-il que, chaque fois que je pense à Eric, des questions dérangeantes surgissent au fond de moi ?
           Pour retrouver le calme d’autrefois, il n’y a qu’une solution : ne plus penser à lui. Il suffit d’achever ce que l’échange de lettres a si bien commencé, me fâcher définitivement avec le beau chef-pilote, me faire un ennemi de l’homme que j’aime. Susceptible comme il est, ce ne devrait pas être très difficile et mettrait un point final à mes sentiments pour lui. Je cherche des mots blessants, l’occasion de les dire viendra bien toute seule. 

Décembre

           Ce ne fut que début décembre que nous nous sommes retrouvés. Georges venait de décoller et je longeais le hangar en direction de l’atelier, quand le bruit d’une voiture me fit me retourner : c’était sa 2 CV. Je m’avançai et levai la main. Il s’arrêta et entrouvrit sa portière.
- Bonjour, monsieur, je serais heureuse de vous entretenir quelques minutes si vous n’êtes pas trop pressé.
           Une fraction de seconde d’hésitation, un regard noir sous les longs cils soyeux, puis il ouvre la portière de droite :
- Montez, madame, ici nous serons tranquilles.
Il n’a pas eu le moindre sourire.
           J’avais eu beau préparer ce moment avec soin, retourner dans ma tête chacune des paroles qui doivent à la fois relativiser et renforcer notre querelle écrite, j’hésite : je vais creuser un fossé irrémédiable entre nous.
           C’est bien ce que je veux, n’est-ce pas ? Je me cale contre le dossier et cherche par où commencer. Bardin me regarde avec raideur, attendant que j’ouvre les hostilités. Voyant que je ne me décide pas,
- Je vous écoute, dit-il d’un ton sec.
Courage, en cinq minutes ce sera fait. Je plonge.
- Je viens, monsieur, vous remercier pour votre réponse.
- Me remercier ?
- Oui. On jase sur le terrain, vous ne pouvez l’ignorer, et il me déplairait que cela blessât mon mari. Il m’était difficile de venir vous demander :
- Ayez donc l’amabilité de m’écrire une lettre désagréable prouvant que vous êtes fâchés contre moi. Il m’a paru plus simple de jouer de votre susceptibilité, j’ai donc rendu notre lettre la plus incisive possible. Vous avez eu la réaction que j’espérais, votre réponse comble mes vœux.
           Mes paroles produisent l’effet recherché. Il détourne les yeux, se raidit et recule le plus loin possible de moi, appuyé contre la portière de sa voiture. D’un coup sec, il coupe les gaz, regarde au loin et son visage devient de plus en plus dur.
           Qu’il est beau, cet homme ! Puisqu’il ne me regarde plus, j’en profite pour le dévorer des yeux, pour fixer en ma mémoire chacun de ses traits, le profil régulier, les longs cils à rendre jalouses les plus belles tziganes, et la petite cicatrice sur la joue droite près de l’oreille que je remarque pour la première fois.
- Vous m’en voulez sûrement, et vous avez raison, mais je n’avais pas le choix.
           Il garde un silence de pierre.
           Je change de ton, prends ma voix la plus douce :
- J’aime mon mari, ce n’est pas un crime, et lui seul compte pour moi. Je ne veux nulle ombre entre lui et moi, surtout pas venant de cancans de village sans fondement. Il en est de même pour vous, je pense ?
           Comme Bardin, mâchoires serrées, ne répond toujours pas j’enchaîne :
- Depuis ce dîner où vous n’êtes pas venu et notre échange de lettres, tous les pilotes moteurs savent que rien ne plus entre les Engelvin et monsieur Bardin. Il vous est facile de le faire savoir aussi parmi les vélivoles. C’est peut-être déjà fait ? Vous avez sûrement montré notre correspondance à …quelqu’un ?
           Toujours pas de réponse, un silence lourd. Ecoute-t-il seulement ? Les yeux perdus sur l’horizon, le profil tendu, seules les mains crispées sur le volant prouvent son attention. Je continue donc mon monologue :
- Puisque, sur ce terrain, l’ambiance est telle qu’une simple amitié ne puisse s’instaurer sans donner lieu à des commentaires malveillants, il vaut mieux que la situation soit sans ambiguïté. Oserais-je vous dire que je le regrette et que je préférais, de loin, la cordialité de nos relations au mois d’août ? Mais puisque cela s’avère impossible ici, il ne me restait pas d’autre solution.
           Il vaut mieux arrêter là…l’entretien ! Pourquoi ne se défend-il pas ? Que pense-t-il ? Lui qui a toujours la répartie si vive, qui ne tolère pas le moindre reproche, pourquoi accepte-t-il cette avalanche sans un mot ? Cette immobilité devient insupportable ; le faire réagir, à n’importe quel prix. J’ouvre la portière, sors une jambe et lance une dernière flèche :
- Vous pouvez, en tout cas, me rendre un service facile : il vous suffit de manifester, au vu et au sus de tous, le plus de tendresse possible à …Lily.
           Il se détend comme un ressort, remet le contact et embraye brutalement. J’ai juste le temps de fermer la portière, déjà la 2 CV fait le tour du hangar, s’arrête devant l’escalier. Puis, au premier étage, une porte claque.

           La porte refermée derrière lui, seul dans sa chambre, Bardin éprouva l’envie de casser quelque chose. Il se maîtrisa à grande peine et bourra son oreiller de coups de poing pour se défouler.
           Touché ! Touché en plein cœur, le bel Eric ! Cela devenait plus sérieux qu’il ne le croyait au début. Il s’allongea sur son lit, attrapa un paquet de sèches qui traînait, en alluma une et s’efforça de réfléchir à ce qui lui arrivait.
           Il fallait reconnaître que tout avait marché de travers dès le début avec madame Engelvin. Les nanas, il en avait pourtant l’habitude, il savait les baratiner ! Une fois, il avait cru qu’elle était comme les autres, un soir de mariage où elle était arrivée sur le terrain en robe de cocktail : ridicule… et ravissante ! Mais son premier mot avait été pour demander Sornier. Une jalousie idiote envers son meilleur ami l’avait envahi, pensant que la belle robe était destinée à accrocher Jean-Philippe, son moniteur ! Il s’était empressé de casser la baraque de Sornier en accentuant leur différence d’âge, en faisant remarquer qu’il n’était que moniteur adjoint et que le responsable de leur école, l’examinateur en vol, le seul juge de leurs progrès, c’était lui, Eric !    
           Mais au fil des jours, il avait été bien obligé d’admettre qu’au jeu de la séduction, elle refusait de jouer : jamais de sourires en coin, de coups d’œil appuyés, de paroles ambiguës. Quant à lui, il avait essayé, en vain, toute la gamme des regards, tendres, interrogatifs, pressants, ironiques, rieurs, dévorants, depuis les yeux mi-clos derrière ses longs cils jusqu’aux yeux grands ouverts, hypnotiseurs. Il en avait été pour ses frais, elle ne marchait pas. Elle semblait regarder au fond de lui comme si elle cherchait, lui, au-delà de son apparence, impression désagréable pour un séducteur habitué dès sa plus tendre enfance à la caresse admirative des regards de femmes.
           Puisque c’était comme ça, inutile d’insister, il n’allait pas perdre son temps à tourner autour d’une femme qu’il n’arrivait pas à brancher. Autant laisser tomber tout de suite et qu’on n’en parle plus. L’occasion du dîner avait été trop belle pour ne pas en profiter et Lily l’avait aidé :
- Négatif, madame, je ne me rendrai pas à votre invitation.
On tirait un trait et…
           Et rien du tout ! Il a suffit qu’il la voie en face de lui pour qu’il lui ouvre la portière de sa voiture. C’était malin !
           Ensuite, il avait pris une belles veste : ses petits manèges n’étaient pas restés inaperçus, mais elle le priait de les arrêter. Quelle gifle !  
           « J’aime mon mari » lui avait-elle jeté à la figure. Foutaise !
Il en avait connues d’autres, des femmes qui aimaient leur mari ! Il suffit d’être là et d’attendre le bon moment : la vie conjugale n’est pas le paradis tous les jours, à la première dispute ou à la première brouille, on est là pour consoler !
           Mais elle avait ajouté : « Lui seul compte pour moi ». En clair cela voulait dire : « Vous ne comptez pas pour moi ». C’est cette parole-là qui lui fait si mal. Il ne compte pas pour elle ? Non, il refuse cette sentence : Il veut compter pour elle, il doit compter pour elle. Mais comment ?
           Une solution : les planeurs. Là, il serait son seul moniteur, plus de concurrence avec Jean-philippe. Comment fait-il, celui-là, pour s’entendre si bien avec elle ? En tout bien tout honneur, évidemment ; s’agissant de Jean-Philippe, il ne peut en être autrement ! Il a un remords en pensant à son copain et au lâcher d’Ar…de madame Engelvin. C’est vache, ce qu’il a fait ce jour-là : écarter Jean-Philippe pour que dans le souvenir qu’elle garderait de son lâcher, il soit seul.
           Comme il serait seul avec elle en C.800. Rien qu’à cette pensée, son cœur s’accélère. Décidément, il est bien accroché !
           Oui, ses chers planeurs ! Aucune des filles qui sont venues au terrain n’a résisté à plus de cinq heures de C.800 pour lui tomber dans les bras. Alors, pourquoi pas elle ? Il est impossible qu’elle ne sente pas, elle aussi, la force de son désir ; au besoin, il l’aidera à s’en apercevoir.
           Seulement, les Engelvin ne sont pas inscrits au vol à voile, il y a encore ce fichu second degré pour les avions ; mais il ne veut pas laisser passer le printemps, maintenant qu’il s’est imaginé seul avec elle en C.800.
           Donc, circonvenir le mari. Intelligent, certes, le docteur, mais un peu « maître corbeau » sur les bords : en lui distillant adroitement des « vous êtes le Phénix… », il arriverait bien à le convaincre de la nécessité, pour ‘un pilote de sa valeur’, de connaître aussi le vol à voile. Eric se sent devenir renard ;  quand au fromage, ne pas trop y penser, au risque d’insomnies ou de rêves trop brûlants.
           Important aussi de leur faire sentir son pouvoir, oh ! Gentiment, juste pour amener le docteur à traiter de puissance à puissance. Il a trop tendance, cet homme-là, à vous regarder du haut de son doctorat et de ses trente huit ans. L’examen théorique du second degré, il va bien le leur concocter !
           Il sourit à cette idée : tenir Ariane à sa merci, lui faire sentir qu’il est le maître. Délectation !
           Il s’étire, se relève, il est content : en attendant la réalisation de tous ces beaux projets, le terrain va fermer et il part un mois aux sports d’hiver avec des copains monteurs de ski. Allons, il a la plus belle des vies, il ne se la laissera pas empoisonner par une nana ! Un mois dans les Alpes, ça vous remet un homme sur pied et les idées en place.
           Au retour, ou bien il ne penserait plus à elle, ou bien il passerait à l’offensive. Il ne s’était pas battu pour Monique. Mais pour Ariane ?
           Oui, pour Ariane, il en était sûr, il se battra.


           Les deux dimanches qui suivirent, Bardin ne nous salua même pas lorsqu’il nous croisa au long des pistes et Jean-Philippe se départit, pour une fois, de sa discrétion habituelle :
- Pourquoi, madame, vous faire un ennemi du chef-pilote ? L’aéro-club n’a rien à y gagner ; un rapprochement commençait à peine à s’amorcer cet été, voilà mes six mois d’efforts fichus à l’eau. De toutes façons, c’est Bardin qui vous fera passer vos tests, et vos épreuves et qui signera ou ne signera pas les papiers pour votre licence complète, comme il vient de signer ceux de votre licence élémentaire au mois d’octobre.
- Tant pis, je n’avais pas le choix.
- Si, il y a une autre façon de se comporter sur ce terrain, c’est de faire ce que l’on estime devoir faire, sans tenir compte des racontars et le moins possible de Lily. On finit par vous fiche la paix
           Il était un exemple vivant de ce qu’il me conseillait. C’était vrai, je n’avais jamais entendu de médisances sur son compte et Lily avait l’air de le laisser tranquille. Pour moi, c’était trop tard, mais je sus ainsi qu’une de mes requêtes avait été entendue par Eric et que la publicité nécessaire avait été donnée à notre dispute.

           Le 16 décembre arriva et l’aérodrome fut fermé pour un mois.  



  
Sinon le signe de Jonas

Art Lakotas production   - Tous droits réservés © Michèle LONGIS .

Michèle LONGIS
  
Chapitre IX