Elle était jeune de ses 80 ans, du moins son sourire l’était, car les rides de son visage gardaient le souvenir de toutes les misères, de toutes les souffrances qu’elle avait subies.
Un jour, elle s’était arrêtée devant son miroir et avait pris plaisir à jouer avec ses rides, par toutes les mimiques possibles.
Il y a le corps qu’on a et il y a le corps qu’on est. Il y a le corps du corps et il y a le corps du coeur.
Celui-là, elle décida de l’éveiller.
Puisque « heureux » ne s’écrit qu’au pluriel, c’est en s’occupant des autres qu’elle trouverait le bonheur en partage.
Etre heureux ne demande pas plus de temps et d’énergie que de subir ou d’accepter les tristesses de la vie dans la solitude.
C’est à ce mot tristesse qu’elle s’arrêta. Elle prit, devant le miroir, un visage triste ; pour cela, elle tenta de se ressouvenir de toutes ses misères passées, mais avec l’âge sa mémoire lui faisait défaut. Elle fit donc appel à son imagination et s’en inventa.
Celles-là, étant fausses, ne lui permirent pas de garder devant son miroir la tristesse dont elle voulait habiller son visage.
Elle n’était plus la petite fille qui faisait des grimaces devant la glace… elle n’était plus « cela » mais elle était toujours « celle-là ».
Elle avait été de passage dans le petit corps de cette enfant… sans doute était-elle encore de passage dans ce corps vieillissant…
Mais comment faire pour que ce « pas » soit sage ?
C’est alors qu’elle se souvint de son enfance, où, petite fille, à deux mains, elle plissait la peau de son visage pour imaginer comment elle serait lorsqu’elle serait vieille et ridée.
En souvenir de cette enfant qu’elle avait été, elle fit le contraire : à deux mains, elle lissa son visage, en déplia les rides, surtout celles d’autour des yeux…
Ses yeux…
… mais ils n’avaient pas de rides à déplier, ils étaient les mêmes que ceux de son enfance. Rien de toutes les horreurs qu’ils avaient vu pendant la guerre, dans les camps de concentration, de toutes les jalousies et dénonciations qu’elle avait subies ou cru subir…
Rien de toutes les blessures morales, physiques, imaginaires, rien…
Rien n’avait terni la clarté de son regard… rien dans ce regard n’avait gardé mémoire de ces horreurs du passé. C’était son mental, ce mauvais serviteur impudent, qui en avait gardé comme par un morbide plaisir, qui en avait conservé, emmagasiné, superlativisé le souvenir.
Elle pouvait donc encore choisir d’avoir un regard qui trie pour ne garder que le meilleur et forcer ses yeux « à ne jamais rien voir que la chose jolie qui vit en chaque chose… »
Les yeux ne vieillissent pas parce que les larmes les lavent de toutes les tristesses qu’ils auraient pu voir.
Les yeux ne vieillissent pas parce qu’ils se contentent de voir la réalité, et de la constater sans s’inventer de peur, d’angoisse ou d’amertume.
Les yeux ne gardent mémoire de rien, ils sont transparents. Tout ce qu’elle pouvait voir d’horreur à la télévision ne ternissait pas ses yeux.
Mais au travers d’eux cela pouvait atteindre son cœur. Les yeux ne sont pas le « réceptacle grenier » de toutes les laideurs et s’ils sont transparents, c’est pour que les pardons puissent passer par eux pour embellir les laideurs qu’ils voient.
Ses deux mains quittèrent son visage qui aussitôt se rhabilla de rides.
Son regard s’arrêta alors à ses lèvres… elles non plus n’avaient pas de rides… elles aussi étaient les mêmes que celles de son enfance.
Combien de baisers avait-elle donné ou avait-elle eu envie de donner ?
Combien de mots doux, de consolation, de compassion, de bienveillance avait- elle prononcé ? Que de bonnes paroles pouvaient-elles prononcer au quotidien pour embellir le visage des autres de sourires et de bienveillance.
Et son cœur… non pas le petit muscle creux qui soixante-dix fois par minute envoie l’oxygène du sang jusqu’aux extrémités de son corps, mais son cœur, le vrai, le grand, celui qu’on ne voit pas mais qui sert à aimer…Celui-là non plus n’avait pas pris de rides ni de rouilles avec le temps…
Vieillir devrait être le dessert de la vie, sinon on aurait souffert, aimé, patienté pour rien…
Il ne faut pas perdre son temps à des riens… C’est alors que, pour empêcher les larmes qu’elle sentait venir couler au creux de ses rides et les arroser de son émotion…elle s’approcha du miroir et, les yeux dans ses yeux, les lèvres à ses lèvres, elle osa pour la première fois de sa vie, se murmurer à elle-même : « je t’aime… ». Il lui sembla alors qu’elle aimait le monde entier, les enfants de là-bas avaient moins faim, la guerre s’arrêtait, les disputes s’apaisaient.
Plus rien ne pouvait empêcher son amour d’aller jusqu’au bout du monde.
Père André-Marie