L’argile, sous les doigts du père André-Marie, prend les formes les pus diverses.
Mais lui-même, de quelles terres, de quels matériaux s’est-il servi pour donner corps à l’élan qui l’habite : pour devenir ce qu’il est ?
De quelle argile est fait celui que l’on appelle là-bas, dans les pays de la faim : le potier de l’espoir ?
Quand il se confie, comme il l’a fait à son ami Alain Sherrer, le premier événement significatif qui surgit dans sa mémoire remonte à un certain jeudi de juin 1946.
André Foutrein a neuf ans. En soutanelle et surplis blanc, une sonnette au bout du bras, il précède un vicaire de sa paroisse, à Hazebrouck, jusqu’au village où celui-ci va proposer les derniers sacrements à un mourant.
Depuis longtemps déjà – il ne se rappelle pas avoir jamais envisagé un autre avenir – l’enfant pense à devenir prêtre. Comme l’un de ses oncles. Sa mère l’a toujours souhaité. Son père, grand invalide de guerre, les a élevés, Michel son frère aîné, et lui, dans le sens du devoir et le souci de rendre service.
Ce jour-là, le petit André-Marie va avoir la première révélation d’une situation qu’il rencontrera bien souvent, plus tard, chez ceux qui se confieront à lui : celle des exclus, ou du moins des marginaux, de l’église.
Marginal, ce malade auprès duquel il se rend l’est devenu en épousant une protestante. L’église, à cette époque – avant le concile Vatican II – exige, pour un tel mariage, des conditions que le conjoint protestant ne peut accepter sans problème de conscience. Faute d’y avoir souscrit – il y a vingt-cinq ans, quand il s’est engagé – ce couple n’a pu faire reconnaître par elle son mariage. Et pour le prêtre qui vient à son chevet, cet homme qui partage la vie d’une femme sans être marié est en état de péché. Il doit le confesser s’il veut recevoir la communion, et avoir droit à un enterrement religieux.
L’homme ne veut rien entendre. Il aurait le sentiment, en faisant une telle confession, de renier vingt-cinq ans de sa vie, de leur vie. Il mourra, le soir même, sans être réconcilié avec son église.
Une issue inacceptable pour André. Sa décision est vite prise. En cachette, il va chercher à l’église de l’eau bénite. Et c’est lui, un petit bonhomme de neuf ans, qui, au cimetière, sera là pour dire les dernières prières.
Tout le futur du père André-Marie est déjà dans cette initiative. Il restera d’Eglise, profondément. Mais capable, au nom même de cette fidélité, d’oser le geste qui provoque, qui ouvre l’avenir, comme l’ont toujours fait les prophètes.
Trois ans plus tard, il entre, pour douze ans, au petit séminaire d’Hazebrouck. Il n’y sera pas toujours heureux. Il ne sera jamais à l’aise dans un enseignement théorique, livresque. Il se manifeste d’autres dons : pour le dessin, la sculpture, mais aussi la prestidigitation…et la farce qui fait rire de bon cœur. Rien n’y fait, pas même les punitions injustes : André a un fond, inaltérable, de gaieté et de douceur.
Il va se révéler bien davantage homme de prière, par un choix qui surprend, non seulement son quartier, mais ses parents eux-mêmes. A dix-neuf ans, il quitte le monde scolaire et la ville d’Hazebrouck pour s’initier à la tradition bénédictine, à l’abbaye Saint-Paul de Wisques, dans le Pas-de-Calais.
Pendant quatre ans, il s’y imprègne de tout ce qui, plus tard, continuera à nourrir sa vie spirituelle, intellectuelle et artistique. En complément, en contrepoint de ses études, il apprend de nouvelles techniques de peinture, de sculpture, d’émaillage, il se passionne pour la botanique…
A l’école de Saint Benoît, il expérimente, pour s’en souvenir toute sa vie, que la prière se nourrit aussi du travail des mains.
C’est sous l’habit de son ordre qu’il se présente à la caserne, en 1960 – il a vingt-trois ans – pour effectuer son service militaire. Sa tenue lui attire une cascade de plaisanteries. Le « petit moine », comme il aimera se surnommer lui-même, ne se laisse pas impressionner. Plus malin et plus adroit que ceux qui se croient si forts, il n’a pas de peine à se montrer utile quand ils ont besoin d’un coup de main.
Il va avoir l’occasion de manifester encore mieux de tels dons là où il a choisi d’être incorporé : dans le service de la santé. C’est à ce titre qu’il s’embarque, avec ses camarades, pour l’Algérie.
Il découvre cette guerre là où elle va être la plus meurtrière : à Souk Abras, l’ancienne Thagaste où naquit saint Augustin, près de la frontière tunisienne et de ses barbelés. L’infirmier Foutrein ne manquera pas de travail…
Il s’y donne, comme il fera toujours autre chose, sans se ménager ; sans se refuser à rien ni à personne. Mais cette fois, il va trop loin. A ses activités, déjà très lourdes, d’infirmier dans l’armée, il ajoute les soins à la population arabe. Il persistera à le faire, en dépit des ordres formels reçus des autorités.
Après avoir soigné, assisté les autres jusqu’au seuil de la mort, il ressent lui-même les premières atteintes d’une maladie, l’hépatite virale, qui, compliquée de surcroît par d’autres virus, se révèle très grave. Rapatrié, puis renvoyé en mai 1962 dans une Algérie devenue indépendante, il reprend ses activités, à Souk Abras puis à l’hôpital de Bône. Une rechute le plonge dans le coma. Sauvé par un traitement de choc, il est renvoyé en France, toujours pour être hospitalisé, à Marseille, Lyon, Châlons-sur-Marne et Lille.
L’infirmier André Foutrein aura ainsi été soigné lui-même pendant six ans. Il est désormais hors de danger, mais les traitements lui ont laissé des séquelles. Chaque repas lui occasionne malaises et vertiges. Plus jamais le frère André-Marie ne pourra se nourrir sans souffrir.
Après son père, la guerre a fait de lui un invalide.
Qu’importe ? Un nouveau projet l’attend quand, en cette année 1968, il rentre dans son abbaye, Saint-Paul de Wisques. Il y retrouve son père-maître, le père Guilluy. Celui-ci compte l’emmener à Croixrault, dans la Somme, pour y fonder un prieuré, Notre-Dame d’Espérance, destiné à recevoir des moines handicapés. D’emblée, l’entreprise passionne un homme déjà à ce point marqué par la souffrance.
Dans une bâtisse mise à disposition par l’évêché, le maître et le disciple commencent à aménager leurs propres cellules et celles des novices attendus. Ils ne seront pas trop de deux prêtres pour célébrer. Le frère André-Marie reprend donc ses études, quatre jours par semaine, au séminaire d’Arras. Le supérieur, le père Jacques Noyer, aujourd’hui évêque d’Amiens, restera son ami.
Le 28 juin 1970, il est ordonné, devenant le père André-Marie.
La fondation de Croixrault est solide. Le projet se concrétise dans l’accueil de nouveaux moines, qui n’auraient pu trouver place dans les structures classiques de l’ordre. Mais le père Guilluy reste attaché à un certain style de vie qui s’oppose de plus en plus au besoin d’activité, de création, d’invention d’André-Marie. Celles-ci, lui propose son supérieur, ne s’exprimeraient-elles pas plus librement dans un nouvel espace, à proximité du prieuré ?
L’espace envisagé n’est encore occupé que par un amas de ruines…Il faudra quinze ans pour que s’y achève une maison accueillante aux hôtes nombreux, un atelier d’art aux multiples possibilités : la Demeure.
Qui a construit la Demeure ? Tous ceux qui s’y sont présentés, un jour, parce qu’ils ne trouvaient place nulle part ailleurs. Pour chacun, cette maison a été plus qu’un asile : un lieu d’échanges, où l’on vient recevoir mais aussi donner ; où, en proposant son aide, on retrouve son identité, sa dignité.
André-Marie lui-même a découvert, avec la passion habituelle, un nouveau métier d’art, la poterie. Son tour est en bonne place, dans la salle principale de la maison. C’est là qu’il est le plus à l’aise pour accueillir, dialoguer, réfléchir : chez lui, la tête ne fonctionne bien qu’avec les mains.
Il lui reste à vivre la véritable pauvreté : le détachement de tout ce que l’on a fait surgir, aménagé, perfectionné… s’est fait en une nuit, celle où un coup de téléphone, reçu à l’autre bout du monde, lui apprend que la Demeure vient de brûler, entièrement.
Il n’en reste que des cendres. Apprenant la nouvelle, un habitant d’un bidonville s’approche de lui pour lui murmurer : « Alors, c’est vrai, tu es aussi pauvre que nous maintenant ? ».
La Demeure va être reconstruite : neuf mois plus tard, elle est inaugurée. Mais en même temps, toute une équipe va se constituer autour de lui. « J’ai maintenant, dit-il, dix autres mains pour travailler, cinq autres cœurs pour accueillir avec moi. »
A cette époque, le père André-Marie a découvert, depuis longtemps déjà – à l’occasion d’un voyage à La Réunion pour la construction d’un carmel -, une pauvreté dont l’image ne cesse de l’obséder, la forme extrême de la misère : à Madagascar.
C’est pour lui une urgence absolue, rappelée à chaque vente d’objets d’art – ils sont nombreux – produits à la Demeure comme à chaque conférence, ou chaque fois que des enfants viennent, avec leurs catéchistes, l’écouter leur parler du partage, en tournant sous leurs yeux médusé deux vases : un grand, qui symbolise notre consommation en Occident, et un tout petit, pour rappeler que d’autres n’en ont pas autant…
Du sol flamand aux espaces désolés des pays écrasés par le soleil, André-Marie n’a cessé de découvrir de nouvelles terres.
Epurée, affinée, modelée par ce qu’il a souffert, par les regards qu’il a croisé, par les détresses qu’il a rencontrées, sa foi l’a ouvert à tous les appels du monde.
François SEJOURNE |